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Elisha Elentari

le Sam 20 Mai 2017 - 14:16
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La victime expiatoire

La farce cruelle que l’on nomme destin lui avait à nouveau pris Adja et l’avait reléguée dans la cité morte du Harad. Nikrun lui avait jeté en pâture une misérable chevrière, ni belle ni laide, parée de la grâce éphémère de ses seize ou dix-sept printemps : dérisoire compensation. On lui arrachait le cœur et on la payait d’un sourire et d’une poignée de sable.

Le jour, quand les rayons du soleil parvenaient dans les ruines cyclopéennes de la cité troglodyte, tout n’était qu’ombres et silence. Mais une fois le soleil couché, les ombres devenaient ténèbres et les esprits malins qui régnaient sur ses ruines à demi noyées sous le sable l’appelaient sans trêve.
L’aube trouvait Elisha glacée et hagarde.
La présence d’une autre vivante, si humble soit elle, était tout de même la bienvenue ; mais elle avait gardé ses distances : on lui avait pris Adja et elle resterait à tout jamais dépossédée, seule et meurtrie. Elle ne toucherait pas leur cadeau pitoyable.

Et puis un soir, la petite pouilleuse, terrifiée par le bruit du vent dans les ruines à demi enterrées avait demandé à partager ses couvertures pour échapper aux murmures des djinns et à ses propres cauchemars.
La proximité et la chaleur de l’autre corps avait été impossible à supporter longtemps. Sa présence devenait une torture. Peu importaient à présent les cheveux drus, épais, frisés de la fille, sa bouche lourde, ses lèvres charnues. Peu importait que flotte encore sur elle l’odeur du troupeau, peu importaient son grain de peau différent, ses sourcils épais et les petits poils noirs sur ses bras. C’était Adja qu’elle tenait dans ses bras, même si ce corps mince, sec et nerveux n’était pas le sien.
Quand la bergère avait finalement compris son erreur, elle s’était débattue, alors Elisha l’avait frappée, avec méthode, retrouvant des gestes oubliés un temps mais vite revenus à la surface.
Bien vite la bergère avait renoncé à lutter, ses cris étaient devenus pleurs et supplications, mais cela n’avait plus d’importance. La rébellion de la fille avait été la goutte qui faisait déborder le vase. Elle avait continué à frapper cette misérable qui lui appartenait de droit: elle allait payer pour ceux et celles qui l’avaient trahie, qui avaient ri de sa déchéance, payer pour Safyia, payer pour Ithuriel de Thralles, payer pour Nukrin et ses sbires et payer pour Adja aussi…

Au matin, la chevrière meurtrie et tremblante eut tout le loisir de compter sur son corps tuméfié les marques des coups mais aussi les traces laissées par les ongles et des dents de la folle.
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Re: Elisha Elentari

le Sam 25 Nov 2017 - 10:20
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Elle n’était pas certaine d’avoir bien compris le nom de la bourgade et au fond c’était sans grande importance. Toutes les villes du Harad lui semblaient identiques et elle y serait à tout jamais une étrangère.
Assise à l’écart, dans l’ombre d’un palmier, elle regardait le petit marché et faisait ses comptes.

Ils étaient partis à quatorze et seulement sept ou moins étaient revenus. Et sur ces sept, cinq lui avaient filé entre les doigts…Même si ses ambitions étaient limitées, sa petite expédition avait tout du fiasco.
Rien, non rien ne s’était passé comme prévu. Elle avait imaginé une chevauchée rapide et brutale à travers le Lebennin, ponctuée de villages dévastés, elle avait imaginé ses cavaliers taillant les villageois paniqués, rêvé le crépitement des flammes, le beuglement du bétail, les vaines supplications des victimes, les femmes et les enfants cachés dans les granges croyant échapper à leur sort, sa lame traçant des fleurs écarlates sur les gorges blanches…Comme autrefois, elle aurait ressenti cette ivresse animale, ce chavirement des sens…
Ce pleutre de Sharkach « qui ne se bat que pour se défendre » et cette petite pimbêche de Vallah auraient eu des moues dégoutées, auraient murmuré derrière son dos, mais jamais ils n’auraient essayé de s’opposer à elle. C’était fort dommage, comme elle aurait aimé forcer cette mijaurée à tout voir !

Las, après un succès initial…dès le premier village ils s’étaient fracassés contre une forte troupe d’hommes de l’Ouest qui passait là pour on ne sait quelle raison. Débordés ils avaient dû fuir dans la nuit et se terrer puis repasser les bouches de l’Anduin sur un bateau de pêche volé tandis que leurs poursuivants les cherchaient plus à l’est vers le gué de Pélargir. C’était bien la seule partie de son plan qui s’était déroulée comme prévu à ceci près qu’ils avaient perdu tous les chevaux…
Au total, ils avaient peut être tués deux ou trois ennemis pour chacun des leurs qui était tombé mais tout cela lui laissait un gout amer. Un nouvel échec qui faisait suite à d’autres échecs…Depuis des années maintenant tout autour d’elle se transformait en boue.
Son pouvoir ? Envolé comme les feuilles à la morte saison.
Sa tour à Morgul ? Incendiée et rasée dès le Grand lui avait retiré son rang.
Son point de repli à Beit el Faki ? Volé par Safyia la traitresse.
Adja ? Non, il ne fallait pas qu’elle pense à Adja. Surtout pas. Chaque heure passée sans penser à Adja était un instant de repos.

A ce titre, la chevrière pouilleuse que Nukrin lui avait mise dans les pattes comme un lot de consolation avait au moins servi à la distraire. Faute de grive, elle se contentait de manger la merlette.
Justement, Zéré revenait. Riche de quelques pièces d’argent qu’elle jurait avoir trouvées pendant leur escapade, mais qu’elle lui avait plus certainement volées, la petite pouilleuse s’était achetée une robe rouge criarde et de mauvais bracelets de cuivre qui tintaient à ses poignets. Jamais sans doute, elle n’avait été aussi riche.
Zéré vint se planter devant elle, les mains sur les hanches, la tête penchée, la bouche entrouverte, l’œil aguicheur.
Tandis que des années durant, la petite Adja avait rougi de honte dès qu’Elisha posait les mains sur elle, les scrupules et les interdits de Zéré avaient fondu comme neige au soleil. Celle-ci avait vite appris. Très vite. Trop vite même. Et cela gâchait la moitié du plaisir….
Elisha se jura aussitôt de la battre comme plâtre le soir même.
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